L’analyse technique est, à toutes fins utiles, une fumisterie

L’analyse technique des marchés financiers, selon la Wikipédia, « consiste en l’étude des graphiques de cours de la bourse et de différents indicateurs déduits des cours (sous-jacent) dans le but de prévoir l’évolution des marchés ».

Nous sommes conscients que le titre est catégorique, mais c’est la réalité, comme nous le verrons par la suite. Pour certaines raisons, quand nous cherchons sur Google le terme « analyse technique » les résultats qui apparaissent sont assez aseptiques à propos de cette « technique ». Nous espérons que cet article apparaîtra dans les premiers résultats de recherche afin que les futures personnes intéressées par cette information puissent obtenir un autre point de vue.

Analyse fondamentale et analyse technique

Les expressions « analyse fondamentale » et « analyse technique » se sont généralisées et parfois sont assimilées par erreur.
D’une part, l’analyse fondamentale observe les données fondamentales d’une entreprise (ventes, bénéfices, bilans, etc.) pour estimer sa valeur actuelle, et si le prix est différent, identifier les opportunités d’achat ou de vente. Nous ne pensons pas que l’analyse fondamentale serve à prédire le futur (car dans le futur, beaucoup de choses peuvent se produire et faire que la valeur analysée aujourd’hui ne soit pas pertinente), mais néanmoins elle peut nous donner une idée de ce que devrait valoir aujourd’hui un investissement.

Quand un entrepreneur veut vendre son entreprise et parle avec une banque d’investissement pour définir la stratégie de vente, ils réalisent généralement des analyses fondamentales. Par contre, nous n’avons jamais vu une banque d’investissement recommander de vendre ou de ne pas vendre sur base du graphique de l’évolution des prix historiques des parts de l’entreprise. Que le prix d’une action soit en hausse ne signifie pas que l’action continuera de monter…

D’autre part, selon l’analyse technique, si le prix d’un actif est en train de monter, il continuera de monter et s’il est en train de baisser, il continuera de baisser. Comme disent les analystes techniques, « la tendance est votre amie » (« The trend is your friend »). Notre sensation est que l’analyse technique s’est généralisée par l’importance que lui ont donné les maisons de courtage. Celles-ci se bénéficient du nombre d’opérations que réalisent les clients par leur intermédiaire. L’analyse technique a l’avantage d’être facilement compréhensible et peut donner tous les signaux d’achat ou de vente que vous souhaitez. Si vous êtes courtier en bourse, c’est une bonne excuse pour appeler vos clients et leurs recommander d’acheter une action qui est « en tendance haussière selon l’indicateur xyz ». Si nous prenons un peu de recul, pensez-vous vraiment qu’il est possible que quelqu’un qui regarde un graphique, comme s’il s’agissait de lire les lignes de la main, puisse prédire l’évolution des prix ?

J’ai personnellement une anecdote représentative dans ce sens. Un jour, je me suis assis avec des vendeurs de logiciels d’investissement qui généraient des signaux d’achat et de vente. Nous leur avons dit que chez Indexa, nous étions des investisseurs sur le long terme et que nous ne croyons pas que l’analyse technique génère une rentabilité corrigée par le risque supérieure à long terme, ils nous ont dit que l’idée de leurs signaux n’était pas cela : elle était de permettre aux clients qui font du trading de retarder leur « ruine ». Ils nous ont expliqué plus encore, car nous n’arrivions pas à comprendre. Les portails d’achat-vente de CFDs (Contracts For Difference, ou Contrats de Différence) avaient un gros problème puisque leurs clients se ruinaient beaucoup trop vite, et parce-que la plateforme facturait par opération, ruiner les clients n’étaient pas une bonne affaire. Les algorithmes établissaient donc un stop-loss (une perte maximale) et un stop-gain (un gain maximum) pour augmenter le nombre d’opérations par client avant que celui-ci ne perde tout. Cela nous semblait le comble du cynisme, mais enfin, nous avions compris l’application pratique de l’analyse technique.

L’efficience fragile des marchés et les anomalies

Cela fait déjà un temps que plusieurs études académiques ont démontré que l’analyse technique ne valait rien. En 1965, Eugene Fama a été le premier à montrer, avec des techniques statistiques, que les prix des actions du Dow Jones fluctuent aléatoirement et par conséquent qu’il est impossible de prédire l’évolution future en se basant sur n’importe quelle analyse d’une série de prix. L’article s’appelle « The Behavior of stock Market Prices » et même s’il a déjà plus de 50 ans, nous vous en recommandons la lecture.

Cette ligne de recherche a jusqu’à son propre nom : l’efficience des marchés (« Efficient market hypothesis ») et s’étudie dans toutes les licences et les masters de finances. Il y a trois niveaux d’efficience : faible, semi-forte et forte. Plus le niveau d’efficience d’un marché est élevé, plus il est difficile d’obtenir des rentabilités supérieures à celle du marché.

Si un marché boursier est d’efficience faible (la forme la moins restrictive), cela signifie que le prix actuel des actions reflète toute l’information associée à cette action dans le passé. Cette information inclut les prix passés et le volume des échanges. Par conséquent, sur un marché de faible efficience, personne ne peut battre le marché en analysant les prix passés et il en résulte l’impossibilité de générer des rentabilités supérieures à celle du marché en se basant sur l’analyse technique. Le nom d’efficience faible a été donné car les prix sont l’information la plus publique et la plus facilement accessible qui existe sur une action.

Néanmoins, la communauté scientifique a consacré beaucoup de temps, et de ressources, à chercher des erreurs ou des exceptions dans cette théorie avec l’objectif de réaliser des publications influentes. Les rares exceptions qui ont été documentées, n’étaient soit pas rentables après l’intégration des comptes de transactions, soit, elles étaient des effets qui disparaissaient rapidement. Ces exceptions à la théorie s’appellent des « anomalies ».

La discussion a été longue. Comme nous le commentions précédemment, Eugene Fama a confirmé en 1965 le caractère aléatoire des prix en émettant le concept d’efficience des marchés. En 1973, la discussion est sortie de l’université quand Burton Malkiel a publié son best-seller « Une marche au hasard à travers la Bourse », livre que nous recommandons à toutes personnes pensant à investir. Dans les années 80, le règne de la théorie de l’efficience des marchés a été total, jusqu’à ce que dans les années 90 commencent à apparaître des articles questionnant l’efficience des marchés et parlant d’anomalies comme : l’effet de janvier, l’effet du jour de la semaine, l’effet de la fin de semaine, l’effet du changement de mois, l’effet vacances, l’effet de fin de journée, le momentum, ou la surréaction.

Toutes ces anomalies cessent d’être pertinentes après la prise en compte des coûts de transactions ou cessent d’être véridiques après être rendues publiques, et par conséquent, cessent d’être exploitables pour les investisseurs. Comme le conclut Malkiel dans son article de 2003 « The Efficient Market Hypothesis and its Critics », « nos marchés d’actions sont beaucoup plus efficients et beaucoup moins prévisibles que ne veulent nous le faire croire les récents articles académiques ». Nous recommandons la lecture de cet article de Malkiel qui repasse les plus grandes anomalies et leur impact.

Il est certain que tous les marchés ne sont pas également efficients. Certains facteurs affectent l’efficience des marchés, comme par exemple, le temps d’ajustement des prix à l’information et les coûts d’accès à l’information et de transaction. Si accéder à l’information d’un marché vous coute 3% de la valeur des actions, alors il pourra y avoir des opportunités de cet ordre de grandeur. Il en va de même si acheter des actions a un coût entre les prix d’offre et de demande de 1% (bid et ask). Mais, un marché où l’information est facilement accessible et où trader est pratiquement gratuit, sera surement très efficient.

Les prix Nobel, l’efficience du marché et le momentum

En 2013, le fervent défenseur de l’efficience des marché, Eugene Fama et un des plus grands critiques de ce modèle, Robert Shiller, ont reçu le prix Nobel (tout comme Lars Hansen pour d’autres contributions). Il est surprenant que le comité des Prix Nobel ait décidé de récompenser les promoteurs de théories totalement opposées. La raison est la suivante : il ne fait aucun doute que la théorie de l’efficience des marchés est la théorie de base avec laquelle nous devons aborder n’importe quelle analyse financière. Cela étant, par défaut nous ne devons pas espérer l’existence d’options qui permettraient d’obtenir des rentabilités pondérées par le risque supérieures à la moyenne. Cependant, cette approximation est parfois remise en question temporairement par des données sur certains aspects (anomalies), dont la discussion mérite également la reconnaissance. Par exemple, un des articles les plus connus de Robert Shiller : « les prix des actifs changent-ils trop pour être justifiés par les changements de dividendes ultérieures ? » (« Do Stock Prices Move Too Much to Be Justified by Subsequent Changes in Dividends? »), questionnait le fait qu’un investisseur réellement rationnel puisse tant changer d’opinion sur le futur des dividendes (qui est ce qui fixe le prix des actions), quand on découvre plus tard que les dividendes ne varient réellement pas tant. Evidemment, les défenseurs de l’efficience des marchés ont trouvé une réponse raisonnable à cette question : non seulement les prévisions de dividendes futures changent, mais également taux d’actualisation des dividendes attendus. Cet exemple illustre l’enrichissante discussion qu’a récompensé le comité Nobel en 2013 en primant à la fois Fama et Shiller.

Pour en revenir aux anomalies, il y en a une qui a obtenu dernièrement un important soutien, même de l’académie, et que nous voudrions discuter plus en détail. Il s’agit de l’existence du momentum dans l’évolution du prix des actions. Le momentum signifie que les actions qui ont grimpé tendent à continuer de grimper, tandis que celles qui ont chuté tendent à continuer de chuter. De cette manière, une stratégie d’investissement pourrait être construite en achetant les actions qui ont grimpé au cours des 12 derniers mois et en adoptant une position de vente sur celles qui ont baissé au cours des 12 derniers mois, qui obtiendrait des rentabilités corrigées par le risque supérieures et de plus, diversifiés sur le marché. Vous trouverez une discussion très intéressante à ce sujet dans « Fama on Momentum », écrit par Cliff Asness, cofondateur de l’entreprise de gestion AQR.

Dans cet article, s’opposent les visions de Fama, fervent défenseur de la futilité de l’anomalie du momentum, et de Cliff Asness, propriétaire d’une entreprise qui, entre autres, gère des investissements sur la base de l’existence de cette anomalie. Fama indique que sur certains marchés, comme le Japon, il n’existe pas cette anomalie ce qui invaliderait son universalité et la réduirait à une coïncidence des données, tandis que Asness boucle la boucle en indiquant que si le facteur « value » est ajouté (les entreprises value génèrent plus de rentabilité à long terme, mais parce qu’elles sont des entreprises avec plus de risque), alors apparaîtrait également l’anomalie au Japon. Notre conclusion sur ce débat est qu’il est légitime et publié dans des revues dont la valeur est reconnue comme « The Journal of Finance », mais que dans tous les cas l’universalité de l’effet est douteuse.

En définitive, nous espérons que cet article vous aura convaincu de la faible valeur, en général, de l’analyse technique, chose académiquement validée depuis quelques temps déjà face aux diverses anomalies qui sont apparues. En conclusion, s’il existait vraiment un analyste technique qui bat systématiquement le marché, vous pouvez être certains que jamais personne ne vous l’offrirait, pour éviter que se généralise l’anomalie qu’il a trouvé et encore moins ne se dédierait à écrire des articles sur le sujet.